On n’embarque pas une flottille
Dans cet épisode nous allons parler d’engagement individuel pour un projet collectif.
C’est le rêve de tout décideur, de tout entrepreneur, de tout manager. Embarquer ses équipes. Un engagement sans faille pour le projet dont il, ou elle, est responsable.
L’engagement – ou son corollaire, le désengagement ou pire le mal-être au travail – c’est l’éternelle question.
Une question souvent porteuse de nombreuses confusions, entre l’individu et le collectif, ou entre engagement, motivation, implication, en l’occurrence tout un tas de concepts, de mots sur lesquels chacune et chacun aura un avis, tant ils relèvent de notre quotidien professionnel.
Et le dirigeant qui a réussi expliquera sa méthode, l’entrepreneur qui a bien revendu vendra sa recette miracle, sur un sujet dont on sait qu’il n’y a pas de pierre philosophale. Alors, on n’embarque pas une flottille, c’est quoi l’histoire ?
De la personne, individuelle, au collectif qui forme un tout. Voilà un long chemin durant lequel nombre d’illusions peuvent se perdre. Un chemin qui a néanmoins quelques balises qu’on aimerait rappeler ici pour arriver à un point de conclusion.
La première balise sonne comme une évidence mais, pourtant, à lire les recettes miracles des uns et des autres, il semblerait qu’on l’oublie parfois. Le collectif n’est pas la somme des unités qui le composent.
C’est d’ailleurs tout le débat des gains de productivité, notamment liés au digital, où l’on confond vite productivité personnelle et productivité de l’entreprise. On ferme la parenthèse.
Ce premier jalon est néanmoins plus que structurant notamment pour la raison suivante. Quand on parle de motivation et tout ce qui tourne autour de ces notions, au-delà des confusions quant à ce qu’elles désignent, on parle de personnes. Pas de collectif.
C’est là tout le sujet de ce fameux « embarquement ». Tout le sens même du management ou comment faire en sorte que si engagement individuel il y a celui-ci se fasse dans le sens de l’intérêt du bien commun, en l’occurrence, ici, le projet.
Rien de nouveau, c’est la même histoire depuis la nuit des temps. Revenons donc sur une seconde balise.
Motivation, implication, engagement, autant de termes qui ne désignent par rigoureusement les mêmes choses et qu’il convient de clarifier avant d’aller plus loin.
On ne va pas entrer dans une longue explication tant ces sujets ont mobilisé une littérature foisonnante. Mais en substance, la motivation est le moteur interne de la personne, son implication la dimension affective qu’elle met dans ce qu’elle fait.
Et l’engagement serait alors quelque part la combinaison des deux dans la durée. Mais une fois qu’on a dit cela, il manque une dernière précision qui, à nos yeux, est la plus importante au regard de ce que le monde contemporain nous donne à voir.
Engagement dans quoi ? Dans l’entreprise, dans le projet de l’équipe, dans son travail ? Des questions qui, à elles seules, invitent à prendre avec des pincettes les sondages en tout genre qui t’expliquent que les salariés français sont désengagés.
C’est loin d’être si simple. On pose juste une réflexion ici pour apprécier la complexité du sujet. Peut-être sont-ils – et c’est une hypothèse – engagés dans leur travail mais désengagés d’une entreprise qui ne leur permet pas de le faire correctement ?
On pense ici à la notion de travail empêché développée par Yves Clot par exemple (Clot, 2010).
Or, le sujet qui nous intéresse c’est précisément celui de l’engagement individuel pour le projet collectif. Une troisième notion vient alors se rajouter. L’individualisation.
Dit autrement, entre les modes d’organisation de nature taylorienne poussés à leur paroxysme et qui parcellisent le travail ou les politiques d’individualisation en matière de rémunération, l’entreprise ajoutent parfois des pratiques qui amplifient des phénomènes déjà présents dans la société civile.
Importance du bien-être personnel, recherche de sens ou d’alignement à titre individuel etc. la liste pourrait être longue et ne favorise pas, en effet, le sens du collectif.
Dans le même temps, ici et là on n’a de cesse de dire qu’il faut l’embarquer ce collectif. Mais comment embarquer un banc de sardines, une flottille d’individualités qui voguent au gré de leur intérêt personnel ?
Pour embarquer, il faut une barque. Or, là on a plein de petits bateaux ! Embarquer, l’expression serait-elle impropre ou aveu de notre difficulté ?
Il n’y a là qu’une seule réponse possible à nos yeux. Une réponse minimale, c’est-à-dire une condition sine qua non, nécessaire mais pas suffisante. Et elle tient à quelques mots.
Il n’y a pas d’engagement individuel pour un projet collectif sans projet collectif.
Nous voilà bien avancé. Une évidence allez-vous dire ? Et bien oui. On passe de l’individu au collectif quand on a quelque chose à faire ensemble. Coopérer ou faire œuvre ensemble. Ce qui est différent, rappelons-le, de collaborer, faire un effort ensemble.
Pour embarquer, il faut une destination et une raison de partir. Un truc qu’on place au-dessus de soi. Une ambition commune qui nous réunit. Il faut précisément un bien commun.
Dit autrement il n’y a pas d’engagement collectif sans bien commun. Or, l’observation de la vie des entreprises nous laisse à penser que ce n’est pas toujours le cas.
Entre le washing d’une ambition mascarade ou tout simplement l’inexistence d’un projet qui donne un peu sens à l’effort qu’on fait, il y a en effet parfois un grand vide. Une double digit growth ne suffit pas à faire projet.
Il faut en effet plus ou mieux. Il faut un peu plus grand que cela pour donner une âme à ce qu’on fait. Or, plus les collectifs sont éclatés, plus les conditions de travail satellisent les personnes, plus l’individualisme perfuse la société civile, plus un bien commun est nécessaire pour embarquer.
Cela pose une question difficile quand on est à l’échelle d’une grande entreprise, et cela renvoie peut-être aussi à la question de modes de gouvernance qui y sont plus ou moins propices, comme cela pourrait être le cas des coopératives par exemple.
Cela pose aussi celle du manager intermédiaire qui doit trouver cette ambition commune, ce bien commun à sa propre échelle sans s’inscrire en faux avec le projet de l’entreprise dont il est supposé être l’ambassadeur.
Voilà un exercice de style parfois bien délicat, voire source de souffrance pour certains responsables lorsque justement ils le sont, responsables.
Si l’exercice est délicat, il en va ainsi depuis toujours. Il faut un bien commun reconnu comme tel à tout édifice social pour que toutes ses composantes, prises dans leur individualité, s’investissent pour lui.
En résumé, l’engagement individuel pour un projet collectif requiert une condition nécessaire mais loin d’être suffisante, celle de l’existence d’un bien commun sincèrement reconnu comme tel par chacune et chacun. C’est le sens même du management.
J’ai bon chef ?
Oui tu as bon mais on ne va pas en faire toute une histoire.