Santé mentale, on rate le coche

Dans cet épisode nous allons parler des réponses apportées au sujet de la santé mentale.

On pourrait être tenté d’en sourire si ce n’était un sujet grave qui coûte une blinde à la société civile. Mais parfois, quand même…

Entre ceux qui voient le bien-être comme un dû, oubliant qu’ailleurs être est parfois déjà une chance, et ceux qui s’enflamment sur le dernier tip and trick de l’influenceur ou coach à deux balles…

Sans compter sur celles et ceux qui, naïvement ou cyniquement, regardent ailleurs parce que ça les arrange bien, on n’est pas sorti des ronces.

Tout cela demande donc peut-être une mise au point, quand bien même soyons nous aussi plutôt démunis quant aux solutions. Alors, santé mentale, on rate le coche, c’est quoi l’histoire ?

La première mise au point résonne comme une évidence. La personne qui travaille, avant d’être salarié ou un autre statut, est d’abord un citoyen et avant d’être un citoyen, c’est une personne.

Qu’on ne découpe pas en rondelles… Comme si le cadre, ou l’ouvrier, arrivait le matin avec sa valise d’emmerdes pour la déposer à la porte du lieu de travail et la reprendre le soir. Dit autrement, tous les temps de vie de la personne interagissent entre eux évidemment.

Aucune des frontières n’est étanche. La santé mentale repose sur des sentiments que les personnes apportent comme réponse, consciente ou non, à ce qu’ils vivent, et qu’on nomme expérience.

Cette expérience se forge dans leur vie personnelle et professionnelle. On imagine aisément que les grands sentiments nourriciers de mal-être – à savoir un sentiment de dissonance ou de perte de sens, un sentiment d’impuissance et un sentiment d’injustice – se font écho dans ces différents cercles ou temps de la vie.

Dit autrement, les sentiments qu’ont les gens à partir de leur expérience dans la vie civile s’amplifient à l’aune de celle qu’ils éprouvent dans le travail. On va, pour illustrer cela, donner quelques exemples en s’appuyant sur cette trilogie de dissonance, impuissance et injustice.

En matière de dissonance, de nombreux mouvements sociaux de ces dernières décennies ont témoigné de ce désaccord entre ce que les gens pensent de ce que devraient être la société et le monde et la réalité à laquelle ils pensent être confrontés, y compris des orientations que le politique apporte comme réponse.

On n’entrera pas dans une analyse sociologique approfondie mais cette dissonance saute aux yeux depuis des années. Il en va de même du sentiment d’impuissance. Le concert du monde tétanise par le chaos qu’il étale devant nos yeux. Or, qui croit encore en sa capacité à résoudre les grands défis qui le traversent ?

Sans parler de l’érosion profonde de la confiance dans le politique, les élites, les experts et les institutions ce qui conforte ce sentiment que de toute manière on n’y arrivera pas, à quoi bon faire des efforts, ils sont vains.

Enfin, le sentiment que, même si on les faisait ces efforts, on ne sera pas récompensés, que nous n’avons que du déclassement devant nous. C’est aussi le sentiment, chez certains, qu’un monde à deux vitesses leur est imposé et qu’ils ne sont pas dans le bon train. Bref 3 sentiments que l’expérience de la société civile nourrit depuis plusieurs décennies.

On peut y ajouter des expériences sectorielles, ou liées à un type spécifique d’entreprise. L’entreprise cotée en bourse par exemple dont le salarié ressent qu’elle sacrifie les parties prenantes et le projet au nom de la seule rémunération de l’actionnaire,

L’entreprise à mission qui n’en a que le statut mais pas la pratique, ou l’entreprise publique qu’on pilote à l’aide d’une poignée d’indicateurs qui servent bien une carrière mais parfois moins le sens de la mission publique.

Bref des situations qui sont vécues par les personnes, à tort ou à raison, comme des dérives et qui amplifient le sentiment de perte de sens et de dissonance qu’ils ont déjà nourri à partir de leur expérience de société plus largement.

On peut voir là des causes systémiques comme les effets de la financiarisation de l’économie ou la crise des hôpitaux par exemple et il y en a plein d’autres des grands cabinets de conseil en passant par l’entreprise publique.

On peut continuer aussi sur le sentiment d’impuissance : la pression normative et réglementaire dans le secteur du soin qui met devant des impossibles, l’hyper-aversion au risque et le peu d’autonomie qui en résulte dans les entreprises cotées, un management parfois encore très féodal dans le secteur public etc.

Allez hop, une couche de plus pour nourrir le modèle de Karasek. Et continuons la litanie…

Mépris de classe dont la chaîne hiérarchique est parfois le témoin, système de rémunération d’une autre époque dans le public, ou politiques de rémunération qui favorisent le mercenariat ailleurs… Bref, le sentiment de non-reconnaissance vient lui aussi s’enrichir, si je puis dire, de ses spécificités typologiques.

A toutes ces caractéristiques liées à une typologie d’entreprise, mal vécues par les salariés, là encore à tort ou à raison, viennent s’ajouter ce que chaque entreprise fait localement.

On parle là du manque de congruence et d’alignement entre ce qu’on affiche et ce qu’on fait, les petites entorses à la morale parce que, vous comprenez, « c’est les affaires », les injonctions contradictoires des organisations matricielles,

la réduction de l’autonomie et l’hypertrophie de processus réglés comme le papier d’une mauvaise musique, l’absence de reconnaissance morale, des conditions de travail perfectibles etc.

Trois cercles donc qui se font écho pour nourrir à leur manière ces trois sentiments de dissonance, d’impuissance et de non-reconnaissance donc de souffrance.

Un cercle macro à l’échelle de la société civile et du monde, un cercle méso à l’échelle d’une typologie d’entreprise et ses spécificités, enfin un cercle micro à l’échelle de l’entreprise où chacun travaille.

Cette seconde remarque faite, il en reste une troisième. On tourne beaucoup autour du travail mais on ne s’intéresse pas assez au travail lui-même, dit autrement à ce que le travail réel charrie de difficultés et de contraintes concrètes pour les gens.

Regarder le réel tel qu’il est… voilà qui peut d’une part déranger et d’autre part exiger qu’on s’y plonge vraiment pour le comprendre, plutôt que de le survoler en le regardant de loin, hors sol, avec des idéologies et des préjugés comme paire de lunettes.

Sans compter sur la couche intermédiaire d’ordre systémique que nous avons évoquée et qui, pour le coup, peut conduire à ce que l’étalage de causes profondes qui en proviennent ne viennent sérieusement déranger des intérêts établis.

Alors on regarde ailleurs, par naïveté ou sens de l’intérêt particulier. On traite les conséquences ou les causes de surface mais on ne cherche pas les véritables causes profondes.

Avec une difficulté de plus à l’échelle de l’entreprise. Cette dernière est responsable de ce qu’elle fait face au monde et son environnement. C’est le sens même de la RSE. En revanche, l’entreprise n’est pas responsable des contraintes qui pèsent sur elle, ni de ce qu’est le monde !

Sa responsabilité, c’est ce qu’elle fait, elle. Mais à l’échelle de la société dans son ensemble, nier les imbrications qu’on a évoquées et de potentielles causes systémiques c’est rater une partie du film et peut-être orienter les actions publiques au mauvais endroit.

En résumé, le sujet de la santé mentale puise ses causes dans le travail bien sûr mais également dans des caractéristiques systémiques et sociétales peut-être dérangeantes pour certains intérêts certes mais qui, si on les ignore, conduisent à ce qu’on rate une partie du sujet.

J’ai bon chef ?

Oui tu as bon mais on ne va pas en faire toute une histoire.