Voyager de bulle en bulle

Dans cet épisode, nous allons nous interroger sur notre perception du réel alors que l’IA générative industrialise les récits auxquels nous sommes exposés.

Parfois, on aimerait bien coincer la bulle, faire un break, mettre sur pause, tel le poète qui suspend l’envol du temps, tant nous nous sentons coincés dans des bulles informationnelles.

Un rapport à l’information qui nous fatigue, nous assèche et nous manipule parfois. Les Saint Mathieu des réseaux qui ne croient que ce qu’ils voient ? Mais que leur donne-t-on à voir si ce n’est cet infini réseau de bulles.

Qui éclatent aussi vite qu’elles jaillissent à nos yeux hagards de camés du scroll. L’histoire n’est que récit dit-on. Mais quand il n’y a plus que des récits, c’est une autre histoire. Alors, voyager de bulle en bulle, c’est quoi l’histoire ?

L’actualité, du moins ce qu’on nous en dit, nous ballote en effet d’une bulle à une autre. Des bulles d’histoires qu’on nous raconte. C’est à partir de ces bulles que nous construisons l’idée que nous nous faisons du réel auquel nous ne sommes pas réellement confrontés.

L’éternelle question du réel qui nous échappe. Nous échappe-t-il plus qu’avant alors que l’IA générative fabrique des bulles narratives et fictionnelles de manière industrielle ?

On peut se poser la question et cela nous invite à relire Deleuze et Baudrillard. Bien sûr, l’histoire est récit. Généralement celui du plus fort, du moins le récit de celui qui tient la plume, la feuille et sa distribution.

Entre le sujet, à savoir nous, et l’objet, ce qui nous entoure, de multiples voiles viennent déformer ce que le sujet perçoit de l’objet. Jusque-là rien de bien nouveau si ce n’est l’échelle.

La multiplication des histoires produites de façon industrielle construit des faux réels qui n’existent pas. Le sujet, l’histoire, mais pas d’objet si ce n’est celui qui a été inventé par l’histoire et son existence même.

« Cette histoire est vrai puisque je l’ai inventée » disait Boris Vian mais il s’inscrivait dans le « mentir-vrai » cher à Aragon, c’est-à-dire le roman qui dépeint des vérités bien réelles de manière fictive. Tout le charme des nouvelles de Maupassant par exemple qui relatait son époque au travers de petites histoires.

Mais là on parle d’un réel qui n’existe pas, c’est-à-dire qui n’existe que par l’histoire qui le raconte mais ne fait référence à rien qui préexiste.

Qu’est-ce qui précède ? Le réel qu’on transcrit plus ou moins fidèlement, y compris de manière romancée ou poétique, en s’en écartant formellement mais en témoignant au fond de son essence ? Ou est-ce l’histoire, le récit, la pure invention qui préexistent et façonnent un réel dans nos esprits ?

Baudrillard (Baudrillard, 1981) parlait ainsi de simulacre, plus exactement de la précession du simulacre : « Le simulacre n’est jamais ce qui cache la vérité – c’est la vérité qui cache qu’il n’y en a pas. Le simulacre est vrai. »

On n’est pas sortis de l’auberge alors, on risque même d’y tourner en rond. Un réel qui n’existe pas en tant que tel mais seulement par le truchement de récits qui l’inventent.

La période contemporaine en est une sorte de paroxysme et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles un sociologue comme Gérald Bronner parle de « post-réalité ».

Une époque dans laquelle les fables politiques nient le réel que le citoyen observe, ou l’IA génère des chansons que des robots écoutent, ou nous sommes aspirés par la spirale infernale d’un scroll vertical d’histoires qui n’existent pas en histoires qui existent encore moins.

Les sujets existent donc, pas les objets qu’on leur expose. Du moins, de moins en moins. Pourtant, il y a bien un réel qui nous reviendra bien dans le nez un jour ou l’autre.

Un réel qui ne préexiste pas à ces histoires mais qui existent en dehors de ces histoires. Il nous échappe non pas parce que ce que nous percevons de l’objet est par nature impropre et ne dit jamais parfaitement l’objet mais parce que l’objet est autre part.

La belle histoire. Notre histoire serait donc faite d’histoires sans lien avec aucun réel qui soit et de moins en moins d’histoires nous raconteraient la réalité qui nous est extérieure…

Les statistiques économiques disent une réalité qui déplait au Président, qu’à cela ne tienne, on supprime le bureau des statistiques. On raconte alors l’histoire qui nous arrange avec le réel, puis qui façonne une autre réalité.

Le réchauffement climatique ? Pareil ! Le post sur LinkedIn de cet influenceur, coach, consultant qui brille de tous feux ? Pareil, alors qu’en vérité, il crève la dalle.

Comment dans ce concert de bulles narratives, de la plus microscopique – celle de madame Michu ou monsieur Trucmuche qui se voit déjà en haut de l’affiche – à la plus macroscopique, à l’échelle d’un pays, voire d’un continent – comment préserver notre esprit critique ?

Comment garder une « distanciation » salutaire ? Et c’est là où nous inviterons un personnage tout aussi poétique que fictif.

Un personnage que beaucoup ont oublié ou ne connaissent pas – et pour cause ils n’étaient pas nés. Pépin la bulle. Pépin la bulle c’était une série d’animation image par image des années 70.

En l’occurrence, Pépin c’était un petit garçon qui faisait voyager ses jouets à travers le monde dans des bulles de savon.

Toute l’histoire est donc là. Non pas dans les histoires mais en sautant d’histoire en histoire, en bullant de bulle en bulle, en croisant les bulles, en les mélangeant, en les reliant. Le réel n’est dans aucune bulle mais peut-être apparaît-il mieux, comme par défaut, en voyageant de bulle en bulle. Le voyage comme prise avec le réel.

Aucune bulle narrative décrit un réel qui existe. Chaque bulle éclate à la moindre pique du réel. Mais le voyage façon cabri qui saute de bulle en bulle pourrait avoir 3 effets libérateurs.

D’abord, la triangulation par le vide. En superposant deux récits contradictoires sur un même événement, les zones de friction révèlent ce que chaque bulle tente de masquer.

Puis la désacralisation du récit, en passant de l’un à l’autre, le poids de chacune diminue de fait dans nos croyances.

Et enfin, l’effet de parallaxe que connaissent bien les astrophysiciens quand on mesure la distance d’un objet en l’observant de deux points différents.

Le voyage spatial pour retrouver le temps de la profondeur. La belle image. Les voyages forment la jeunesse dit-on, les vieux aussi.

Montaigne nous enseignait déjà cette variation des points de vue : « Je donne à mon âme tantôt un visage, tantôt un autre, selon le côté où je la couche. Si je parle diversement de moi, c’est que je me regarde diversement ».

Des philosophes du perspectivisme aux multiples poètes hétéronymes de Fernando Pessoa, nombreux sont celles et ceux qui nous ont invité à cette gymnastique du regard.

Notre époque contemporaine l’exige plus que jamais, en redevenant des nomades de la pensée, circulant librement de bulles en bulles.

En résumé, si notre époque industrialise les bulles narratives auxquelles nous sommes exposés, et dans lesquelles nous nous enfermons, elle nous invite plus que jamais à naviguer entre les récits pour éviter les récifs d’un réel que nous aurions perdu de vue.

J’ai bon chef ?

Oui tu as bon mais on ne va pas en faire toute une histoire.