Mes valeurs, moi et moi-même
Dans cet épisode nous allons nous demander si la notion de quête de sens par le biais des valeurs n’est pas, parfois, un alibi confortable.
Qu’il soit parfaitement clair entre votre entreprise et moi : je ne vous rejoindrai qu’à la condition que j’y trouve du sens. Le sens pour moi c’est essentiel.
C’est vrai que ce qui est important est en effet… comment dire ? Important ? Pour ne pas dire essentiel.
Ah vous voyez bien ! Je vous le disais. Le sens c’est le plus important. Du moins pour moi.
Et sans vous offenser, dans quel sens ce sens-ci serait-il plus ou moins essentiel que ce sens-là ? Autrement dit, mais qu’est-ce qui fait donc sens pour vous ?
Les valeurs. Il faut qu’on soit alignés. Voilà tout.
Donc vous préférez qu’on aligne les valeurs plutôt que les biffetons ! Les valeurs ça a de la valeur en effet. Mais vos valeurs, ça a quelle valeur ? Alors, mes valeurs, moi et moi-même, c’est quoi l’histoire ?
Des mots polysémiques, le mot sens est une bonne illustration. Le sens face à l’explosion du thème de la santé mentale – ou à l’implosion de cette dernière. À l’instar des moments post-crises comme celle de la Covid durant laquelle tout le monde a convergé pour gamberger…
Sur le sens de la vie, le sens du travail, sur la place de l’un dans l’autre et inversement, puisque c’est une question de sens, admettons qu’il ne soit pas unique. Mais un dénominateur commun en effet. Le sens.
La fameuse quête de sens. Le Graal n’est jamais très loin. Mais voilà donc qui appelle quelques remarques.
La première remarque c’est ce sentiment que certaines et certains réduisent le sens aux valeurs. Surtout aux leurs.
On ne dit pas ici que la notion de valeur, au sens moral du terme, n’est pas un des éléments du sens. C’est une évidence. Mais on dit que le sens dont on parle au travail ne se réduit pas à cela, loin de là.
Le sens, c’est le pourquoi. Les valeurs c’est ce qui est bien, mal ou souhaitable. Leur respect, ou la cohérence entre ce qu’on pense et ce qu’on vit est alors un élément du sens, bien sûr.
Mais de quelles valeurs parle-t-on quand on parle d’une entreprise ? Des valeurs de l’entreprise qui font sens car cohérentes avec sa mission, sa raison d’être, son pourquoi, qui fait sens ?
Ou de mes valeurs à moi en tant que personne, individu de ce Tout que forme l’entreprise ?
Ou de la congruence entre les deux ? Puisque la dissonance est source de souffrance… Pas si simple en effet mais on va y revenir en formulant une deuxième remarque.
C’est quoi être aligné avec les valeurs ? Combien de fois avons-nous entendu – qui d’un candidat ou un salarié ou que sais-je encore – qu’il ou elle avait besoin d’être aligné avec les valeurs du collectif ?
Cela signifie quoi en réalité ? Qu’on cherche un collectif qui affiche et respecte dans les faits des valeurs qui sont les mêmes que les nôtres ? Si oui lesquelles ? Cela ne peut pas être toutes nos valeurs !
Donc un minimum de valeurs communes que nous partagerions, en idée comme dans les faits. Admettons le principe. Mais alors, s’agit-il d’une condition de la quête de sens ou de confort moral ?
La dissonance cognitive, qu’on doit à Festinger (Festinger, 1956), c’est-à-dire le décalage entre ce qu’on croît et ce à quoi on est exposé, c’est une source de souffrance. C’est donc légitime qu’on préfère l’éviter.
Ah bah oui, la dissonance ce n’est pas bon pour la santé mentale. Alors on clame qu’on veut voir ses valeurs respectées.
Mais là encore tout est affaire de mesure car la vie réelle n’est pas si simple. Partager une quête, un pourquoi commun que l’on place au-dessus de soi, une ambition collective à laquelle on adhère parce qu’on trouve que cela fait sens…
Cela demande évidemment d’être parfois confronté à des situations difficiles, à se heurter à des dilemmes cornéliens, à affronter des paradoxes, et tout simplement à faire des choix voire des concessions.
Des compromis, que la réalité des situations exige, parce qu’on ne vit pas dans le meilleur des mondes ou ça se saurait, mais pas des compromissions. Voilà donc une frontière, pas si simple à définir bien sûr mais bien claire.
Toute la nuance entre une fin qui justifierait les moyens sans distinction et un monde rêvé qui n’existe pas.
Parfois, en effet, il faut se résoudre à faire ce qu’il faut et pas uniquement ce qui nous arrange y compris au motif que cela engendre une difficulté, source inévitable de souffrance personnelle.
Il y a en effet une grande différence entre la compromission qui nie les valeurs dont on se réclame et un rigorisme binaire sur la congruence de tout un ensemble de valeurs quitte à sacrifier le pourquoi auquel on adhère par ailleurs.
Tout est histoire de règle et d’élasticité par rapport à cette règle, sans en perdre la finalité.
Alors de là à se demander si une quête de confort personnel qu’on placerait exagérément au-dessus de toute autre quête – dont celle du sens – ne trouverait pas un prétexte facile dans l’alignement avec les valeurs, il n’y a qu’un pas.
Le respect de ses propres valeurs comme étendard qui sauve la face quand on n’est en réalité pas prêt à consentir les efforts – et la souffrance qu’ils peuvent demander – pour faire ce qu’il faut faire parce que la réalité des situations l’impose si l’on veut respecter le sens dont on se réclame.
Toute la question de l’intérêt du bien commun et du confort personnel qui se dissimulerait peut-être – du moins chez certains et peut-être même inconsciemment – dans le confortable alibi de l’alignement avec les valeurs.
Cela pose enfin une dernière question, qu’on pose là. Mes valeurs. Nos valeurs. Les valeurs que nous partageons. Qu’est-ce qu’une personne – en tant que personne mais aussi individu dans un collectif – est prêt ou doit sacrifier ou pas au nom du collectif ?
Comment apprécier cela ? On vous laisse juge. Chacun apportera ses réponses. Mais si une réflexion s’impose à tous c’est bien celle que personne ne peut être juge de tout à lui-seul ! Mais c’est un autre sujet.
En résumé, l’argument de l’alignement entre ses valeurs personnelles et celles du collectif auquel on appartient et on souscrit est parfois un alibi facile pour s’épargner l’inconfort de faire personnellement ce que les situations réelles exigent pour le bien du collectif.
J’ai bon chef ?
Oui tu as bon mais on ne va pas en faire toute une histoire.