L’IA révélatrice de notre niveau d’exigence
Dans cet épisode nous allons nous demander dans quelle mesure notre rapport à l’IA est révélateur de notre niveau d’exigence.
La pierre philosophale des temps modernes… L’IA générative ! La conscience et la mesure absolue de tout, absolument tout. Demandez à l’IA, elle détient la vérité et tout ira bien.
C’est vrai. C’est étonnant qu’on s’inquiète bien plus des conséquences de l’intelligence artificielle que de celles de la connerie humaine. Mais bon.
À croire peut-être qu’on est tellement conscient de l’étendue de la seconde qu’on mesure la probabilité qu’elle s’en remette aussi aveuglément que bêtement à la première. Ce qui, pour le coup – pour ne pas dire « du coup » – serait une preuve de sagesse.
Le savoir n’est pas intelligence, l’intelligence n’est pas sagesse. On le sait – si j’ose dire – depuis bien longtemps. Mais qu’à cela ne tienne, le vent de l’IA souffle et les voiles gonflent.
Et parfois l’IA nous gonfle mais c’est une autre histoire. En revanche, à observer le rapport que les gens entretiennent avec l’IA, cela nous interroge sur ce que cela dit de nous. Alors, l’IA révélatrice de notre niveau d’exigence, c’est quoi l’histoire ?
On ne va pas débattre ici de l’intelligence de l’IA, ni de ce qu’elle peut de ce qu’elle ne peut surtout pas faire. On en a déjà très souvent parlé.
Pour celles et ceux qui voudraient creuser le sujet, vous n’échapperez pas à essayer de comprendre en détail le fonctionnement de l’IA générative pour mieux en appréhender la portée et surtout les limites.
Pour faire court, plusieurs traits caractéristiques nous semblent devoir être soulignés. Comme tout modèle – par construction – l’IA standardise. Ce qu’elle produit est par construction une réduction de la diversité de ce que le grand chaos de la vie dans toute sa splendeur est capable.
Du « chaos naît une étoile » disait Charlie Chaplin. Tout le monde connaît cette phrase. Ce que l’IA génère n’est en fait « qu’apparence de » ou un « succédané de ». Cela ne veut pas dire que ce qu’elle produit n’est pas bien, utilisable ou utile.
Cela signifie pour caricaturer que l’apparence d’un poème à la façon d’Eluard ou d’Aragon n’est que beauté formelle peut-être mais ça ne fait pas pleurer. On caricature un peu oui mais l’idée est là.
La forme, si bluffante puisse-t-elle être parfois, n’a pas l’âme de la pâte humaine. Le second degré, les allusions, ce qui fait écho à quelque chose sans que le lien soit établi, etc. globalement ça lui échappe quand même.
En effet, les mots et leur double-sens, les jeux qu’on en fait, l’émotion d’un trait, la chaleur de l’imperfection du vinyle… OK. Mais néanmoins, la qualité formelle de ce que l’IA peut générer est parfois impressionnante.
Notamment si on la met au regard des ressources apparentes que cela a exigé pour la faire. Apparente car les ressources cachées qu’elle consomme – notamment planétaires – ne sautent pas nécessairement aux yeux d’un utilisateur ébahi devant la prouesse technique.
En l’occurrence c’est d’ailleurs une dimension qui devrait nourrir un débat sur les réels gains de productivité liés à l’IA mais c’est une autre histoire.
En revanche, ce qui nous intéresse ici c’est qu’une fois qu’on est conscient que l’IA peut raconter des conneries – qu’on nomme pudiquement hallucinations…
qu’elle est capable d’inventer des trucs – comme des références ou des verbatims – qui n’existent pas…
et que ce qu’elle génère est in fine d’une qualité perfectible – bien qu’elle se perfectionne à vitesse grand V – il reste une question à se poser.
Pour quoi – en deux mots – l’utilise-t-on alors ? Soit on n’est pas conscient de ses limites et alors il n’y a pas de question, mais si c’est le cas, alors dans quel cas de figure ses avantages prennent-ils le dessus sur ses limites ?
Là est la question en effet. Doit-on rappeler ces cas de cabinets de conseil obligés de rembourser le gouvernement Australien et qui réitèrent au Canada ?
Doit-on rappeler cette avocate de Vancouver condamnée à payer la partie adverse pour avoir produit une requête au Tribunal générée avec de l’IA qui avait tout simplement inventé 2 cas de jurisprudences ?
Doit-on remettre devant nos yeux, ces posts slops qui inondent les réseaux de leur médiocrité crasse, ces images dénuées de talent aussi convenues que ces textes au style qu’un élève de 3ème renierait tellement il en a honte ou ces emails au style plouc pompeux polis comme il faut…
Bref, vous nous avez compris.
Rien de bien grave si, conscient de ce dont il s’agit, on en fait le choix. Mais lorsqu’on le fait, soit par ignorance du degré réel de qualité qui en sort ou du fait que le degré de qualité ne sied pas à la situation qu’on traite… Alors là, il y a un problème.
Un problème de niveau d’exigence ou de conscience du niveau de qualité. Dans les deux cas, cela en dit long sur nous.
Se contenter d’une qualité insuffisante dans l’absolu ou au regard de ce qu’une situation professionnelle exige en dit effectivement long sur nous.
On se contente d’un à peu près qui témoigne au mieux de la faute de goût si j’ose dire voire d’un professionnalisme perfectible pour ne pas dire plus quand ce niveau ne sied pas à la circonstance.
Prenons le cas des cabinets de conseil qui se sont fait prendre la main dans le sac… Cela dit quoi d’eux ? Qu’ils respectent leur client ? Qu’ils sont attentifs à la qualité de ce qu’ils produisent ? Qu’ils s’en foutent ? Nous, on n’en sait rien mais on a notre avis.
On vous laisse apporter votre propre réponse. Toujours est-il que notre utilisation de l’IA révèle en l’espèce une posture de notre part. A quel point sommes-nous conscients, et acceptons-nous, un certain niveau de qualité ou de non-qualité. Et au nom de quoi ? Pourquoi ?
À cet égard on ne peut que revenir à cette définition de l’intelligence que notre ami Patrick Bouvard aime à rappeler : le discernement d’accorder à chaque chose le degré de certitude qui convient.
En résumé, notre utilisation de l’IA générative, lorsque nous en acceptons les imperfections, témoigne de notre niveau d’exigence quant à la qualité de ce que nous produisons et de ce qui sied à une situation professionnelle.
J’ai bon chef ?
Oui tu as bon mais on ne va pas en faire toute une histoire.