Mais la soupe est bonne

Dans cet épisode nous allons parler des rats qui ne quittent pas le navire.

L’herbe est paraît-il toujours plus verte ailleurs. Du moins c’est ce que dit le proverbe. Alors elle en tente quelques-uns et quelques-unes qui iraient bien brouter dans le pré d’à côté.

Du moins ils le disent. Que dis-je ? Ils le clament ! Haut et fort, ils clament les défauts d’ici et acclament les vertus d’ailleurs. Fidèles à l’adage.

Ils auraient pu trouver d’autres inspirations, mais tu comprends, l’herbe qui est plus verte ça parle aux ruminants. Et les ruminants ça rumine quand, pire encore, ça ne fulmine pas.

Parce qu’à les écouter maugréer, bougonner, grommeler, pester, râler et ronchonner, on pourrait presque croire que leur entreprise et leur condition, c’est le bagne.

Et le bagne, on le sait, on a qu’une envie, c’est d’en partir. Mais la soupe est bonne. C’est quoi l’histoire ?

On ne parle pas de cette tradition française, du râleur, du village d’Astérix où on se fout sur la tronche à coup de poissons, et où l’on musèle le barde… Cette réputation de râleurs qui faisait dire à Jean Cocteau que « les Italiens sont des Français de bonne humeur ».

Ça, c’est du folklore et on peut en sourire. Et puis après tout, ça crée même parfois une connivence qui tranche avec le positivisme béat Nord-Américain dans le style « it’s amazing » même quand c’est une merde.

En l’occurrence ce dont on parle c’est de cette catégorie de salariés, quel que soit leur statut et leur rang, qui ne cesse de cracher dans la soupe alors que manifestement elle doit être suffisamment bonne puisqu’ils restent.

Bien sûr faire preuve d’un esprit critique c’est salvateur et utile. Mais il s’agit bien d’esprit critique, pas d’esprit de critique. Oui, il faut du débat contradictoire pour nourrir une pensée féconde.

Mais saperlipopette, entre débat contradictoire et contradiction permanente, ça n’a rien à voir. À écouter certaines et certains, on ne sait plus si ce sont des ados qui se rebellent contre tout, et surtout l’entreprise qui les nourrit, ou le capitaine Haddock quand les jurons s’invitent.

Mille millions de sabords, si tu trouves que c’est si naze que cela ici, tire-toi. Va voir ailleurs au lieu de te plaindre. Si tu te sens si mal traité, pourquoi restes-tu ?

C’est là tout le sujet, et il mérite quelques nuances, qui reposent pour l’essentiel sur la réalité de ce que les impétrants vivent. Il y a des entreprises où il ne fait pas bon vivre et on comprend qu’on s’en plaigne à longueur de journée.

On comprend aussi que, pour certaines personnes, rester est malheureusement l’option la plus réaliste. Alors elles subissent. Elles se plaignent, fustigent leur entreprise, on ne peut que les plaindre et ne pas leur en vouloir.

D’ailleurs, le plus souvent ce sont des gens qui font leur travail, souffrent en silence, et ne se plaignent pas. Ceux-là, respect.

Mais les autres, celles et ceux qui profitent d’un banquet qui en réjouirait bien d’autres mais qui passent leur vie à critiquer tout ce que l’entreprise fait… Comment dire ?

La soupe est bien bonne hein… pour que vous restiez depuis si longtemps malgré le calvaire que vous donnez l’impression de vivre…

Si tu es là depuis si longtemps, et que les choses ne tournent pas dans le rond qui te sied et et le sens que tu prétends détenir… Pourquoi tu n’as pas contribué à les changer ?

En somme, tu te plains, tu ne fais rien pour que cela change mais tu restes. Ce n’est pas un peu un comportement d’enfant gâté ?

On en connaît tous des gens comme ça. Ils se plaignent mais ils ne sont pas malheureux, loin de là. Mais quel enseignement peut-on tirer de tout cela ?

Bien sûr, l’indulgence voudrait qu’on voie le côté positif des choses. Après tout, ils restent c’est peut-être aussi un signe de loyauté ou d’attachement. Le fait de se plaindre c’est peut-être un simple exutoire, une sorte de soupape de sécurité.

C’est peut-être aussi le témoin d’un management défaillant ou de pratiques systémiques sources de mal-être, comme un manque de sens, d’autonomie ou de reconnaissance malgré une bonne rémunération, par exemple.

Peut-être est-ce même un mécanisme de défense, lorsque la situation te pèse mais la montagne est trop grosse à bouger, les bras ballants, rongé par un sentiment d’impuissance, tu cherches une échappatoire.

C’est « la faute au système » comme dirait l’autre. Au moins je garde une certaine estime de moi-même tout en restant passif. Après tout, on n’est pas tous des héros.

Peut-être est-ce un déni de réel, façon Don Quichotte qui croit que les moulins à vent sont des géants à combattre ? Là encore, soyons indulgent, puisque le réel, tu ne le vois pas. Mettons ça sur le compte d’un manque de repères.

Enfin, on peut y voir aussi la figure de la victime consentante, qui se complaît dans son mécontentement, celui-là même qui fait son identité et lui donne une constance. Je me plains donc j’existe.

Après tout, on remplit le vide comme on peut et avec ce qu’on a.

Mais il y a une autre hypothèse et c’est celle-ci que nous visons. Le velléitaire dans sa cage doré. Très bien nourri, trop bien même, mais tout de même insatisfait.

Il se rêve en aventurier des mers démontées mais il reste à quai, parce que la soupe est bonne. Il veut de la liberté, mais pas la responsabilité qui va avec. Il se voit en Corto Maltese, il aimerait changer le monde, un capitaine qui fend les vagues.

Mais le moindre clapotis le tétanise comme un ragot de sortie de messe, sur le perron de l’église, qui effraie le petit bourgeois qui préfère médire caché derrière les grands volets de sa maison confortable pour ne pas perdre ce qui lui est le plus cher. Son confort.

On voit la boucle moins vertueuse se dessiner… Une entreprise qui, malgré ce que l’on en dit, est très confortable, que les salaires y soient élevés ou les avantages nombreux, à commencer par celui de la sécurité.

Aucune urgence donc pour agir en précipitation malgré la critique qu’on aime à formuler. Mais la frustration monte, elle gagne du terrain, elle ronge l’intérieur malgré le confort qui l’endolorit.

Alors on râle comme une soupape émotionnelle, pour exister, pour se sentir vivant. Et puis râler, ça soulage. On repart dans son confort. Mais on n’a pas si bonne conscience que cela. On culpabilise même. Alors on râle encore. Et la boucle est sans fin.

Encore une forme de servitude volontaire, pour citer ce texte de La Boetie qui est tant d’actualité (de La Boétie, 1549). Une servitude à son propre confort psychique en l’occurrence. Dit autrement « le confort rend le courage avare mais le ragot bavard ».

Quand il s’agit de choisir un adage… Au lieu de croire que l’herbe est plus verte ailleurs, il vaut mieux se dire qu’on n’a rien sans rien.

En résumé, le comportement velléitaire qui consiste à se plaindre de son entreprise tout en y restant, sans rien faire pour que cela change, parce que finalement on y est bien confortable, revient à être esclave de son propre confort. On préfère plutôt celles et ceux qui entreprennent à celles et ceux qui prennent.

J’ai bon chef ?

Oui tu as bon mais on ne va pas en faire toute une histoire.