L’utilité des rêveurs et des sensibles

Dans cet épisode nous allons tenter de vous convaincre de tout le bénéfice pour l’entreprise des rêveurs et des sensibles

La performance crois-moi est affaire de processus, de méthode et de contrôle. Tu sais l’entreprise ce n’est pas le monde merveilleux de Disney, le business ce n’est pas pour les bisounours.

Oui mais moi je rêvais d’un autre monde. Tu connais la chanson, et c’est bien les chansons, un monde où la vie serait féconde. Il n’y a pas de place pour moi dans ta réalité ?

La musique tu ne vas pas me la jouer avec tes yeux doux. Les chansons c’est pour les saltimbanques. Ici, on ne traîne pas, dans ce qu’on fait, ni des pieds. Le temps c’est le l’argent et le temps presse. Go back to work.

L’enfer est pavé de bonnes intentions m’a-t-on souvent dit. Pour ceux à qui elles sont destinées ou pour ceux qui les portent comme ils peuvent ? A quoi ça sert des gens comme moi ? Il n’y aurait donc de place que pour des killers ?

Évidemment, à force de méconnaître les êtres humains et leur infini potentiel, certains pourraient en effet croire qu’il n’y a pas de place. Mais, l’utilité des rêveurs et des sensibles, c’est quoi l’histoire ?

Edgar Morin n’avait-il pas pour formule : « à force de sacrifier l’essentiel pour l’urgent, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel ».

L’entreprise en serait-elle une caricature ?

Pas toutes bien sûr, parfois certains univers professionnels laissent le temps à l’éclosion de l’essentiel, certains sont même capables de comprendre que le futile est parfois plus essentiel que l’utile.

Mais ce n’est pas la norme sociale. Le culte de la performance, individuelle plutôt que collective, les modes d’organisations comme les principes managériaux, laissent en effet peu de place – du moins formellement – à celles et ceux dont la sensibilité exacerbée est à fleur de peau.

Ni à celles et ceux qui seraient tentés de laisser trop de place à leurs rêveries. Ici on est sérieux ! On bosse. A tel point même qu’on aime bien faire du temps de travail une mesure ultime.

Même les chefs à plumes le montrent tous les jours. Pourtant, ils sont forcément intelligents puisqu’ils ont des plumes. J’en connais même qui laissent la lumière allumée et leur veste sur le dossier de leur chaise le soir en partant pour faire croire qu’ils travaillent tard.

Tu vois comme quoi des gamineries de maternelle ont toute leur place, malgré les apparences. Je rigole. Mais les rêveurs et les sensibles. Quelle idée !

C’est pourtant un peu court comme vision du monde alors qu’on tient un discours sur la permacrise, vantant l’urgente nécessité de transformations constantes, de réhabilitation d’une démarche prospective dans un monde qu’on qualifie d’incertain, de l’innovation comme moteur etc.

Mais alors on a plus que jamais besoin de gens qui aident à imaginer des futurs possibles, à penser ce qui n’existe pas encore ? Des gens dont la pensée féconde, on y revient, explorent des possibles, qui sont dotés d’une pensée divergente, qui, après avoir passé les fourches caudines d’une culture du contrôle, sera profitablement convergé par d’actifs gestionnaires rompus à l’industrialisation des idées des autres ?

Beaucoup de nos entreprises devraient réhabiliter le fou du roi, pour que les rois ne deviennent pas fous, à force de boucler sur leurs certitudes bien entretenues par une cour avide de promotions et petits privilèges personnels.

Comment imaginer des futurs possibles sans ces gens doués d’une créativité qui nourrit le pas de côté, l’innovation ?

On sait bien qu’il ne s’agit pas d’avoir son barde comme dans Astérix, qu’on attacherait quand il s’agit de passer au banquet. C’est une histoire de qualités personnelles qu’on peut entretenir certainement chez toutes et tous en lui donnant un terrain fertile et en les laissant éclore.

C’est ce que la recherche nous invite à considérer. En d’autres termes, une combinaison entre les caractéristiques des acteurs et le contexte.

La rêverie, même le soir lorsque l’intégralité de votre énergie est concentrée sur vos idées qui vagabondent. Et vous empêchent de dormir. Quel terrain fertile pour imaginer des futurs possibles, faire des liens qu’on ne voit pas en première lecture, remettre en question des routines sclérosantes !

Alors donnons-nous du temps pour le rêve, même éveillé, pour ne pas penser en rond. Mais la sensibilité, quelle idée ? On l’assimile tellement à des effets négatifs dans la vie des entreprises : tendance à la surcharge cognitive, fatigue émotionnelle plus rapide, stress accru toutes choses égales par ailleurs, etc.

Vive les poncifs et les idées toutes faites. Plus sérieusement – et même si c’était vrai – qu’en est-il des capteurs hors normes qu’apporte cette sensibilité. On va prendre une image simple.

Deux plaques de cuisson. L’une à zéro degré et l’autre à 3 degrés. Le commun des mortels ne sent aucune différence. La personne sensible vous dit que celle-ci est chaude. Elle vous donne donc une information de plus.

L’information c’est du pouvoir nous dit-on ? Alors, n’est-ce pas une question de démultiplier le nombre de capteurs, la diversité de ces capteurs et la sensibilité de chacun d’entre eux ?

Le bénéfice d’un traitement peut-être plus approfondi de l’information, d’une plus grande attention aux détails et parfois ce sont ceux qui font la différence, une capacité à mieux détecter des signaux faibles, des situations à risque de façon plus précoce,…

Bref la liste des bénéfices à être riche d’une information que les autres n’ont pas est longue. L’entreprise et son management aurait donc intérêt à s’en priver ? Mais quelle idée bizarre. Surtout dans les métiers où une plus grande attention aux signaux sociaux et émotionnels est clé.

Mais dans un monde qui ne jure que par la performance on ne voit pas toujours plus loin que le bout de son nez. Alors les raccourcis se transforment en idées préconçues, stéréotypes et autres poncifs, et ce qui correspond à une qualité humaine devient vite un profil atypique.

Rêveurs, sensibles, créatifs, que sais-je encore, ne sont pas des profils atypiques mais des qualités personnelles dont certains et certaines sont peut-être plus dotés que d’autres ou qu’ils laissent peut-être transparaître plus que d’autres.

Alors au lieu de cataloguer en collant une étiquette niaise sur leur front, il vaut mieux créer le terrain favorable pour que ces qualités spécifiques nourrissent la performance collective.

La rêverie et la sensibilité comme atout concurrentiel à la condition qu’on comprenne que ce n’est pas qu’une affaire de qualités intrinsèques mais aussi de capacité d’une entreprise à leur offrir le cadre sans les épuiser pour son meilleur profit

En résumé, les qualités humaines de rêverie ou de temps laissé à l’imagination comme celles qui relèvent d’une forme de sensibilité sont des atouts réels pour une entreprise qui sait créer les conditions favorables à leur épanouissement, leur expression et leur mise au service d’un projet collectif.

J’ai bon chef ?

Oui tu as bon mais on ne va pas en faire toute une histoire.