La revanche des cols bleus

Dans cet épisode nous allons formuler l’hypothèse de la revanche à venir des cols bleus.

Non, nous ne sommes pas en train de céder à une quelconque affaire d’outfit of the day et encore moins à une opposition binaire et caduque entre les rouges et les bleus, toujours prêts à en découdre dans les tribunes.

Nous parlons des couleurs du col, celui qu’on repasse, celui de ta chemise. De ce col, sans faux-col, au col qu’on passe, tête baissée et nez rivé sur le guidon, il n’y a peut-être qu’un tour de passe-passe.

Celui du tour qu’on passe en effet, qu’on repasse aussi et parfois qu’on rate – et paf il n’y a pas de pompon de marin à attraper. Alors, la revanche des cols bleus, c’est quoi l’histoire ?

Le privilège de ne pas se salir – du moins physiquement – pour ceux qui restaient bien sagement dans le confort feutré des bureaux quand les autres endossaient leurs bleus de travail, quand il n’était pas de chauffe pour certains, pour affronter la rudesse du travail.

Il faut bien nommer les castes, vous savez, pour que ceux qui se sentent au-dessus puissent se reconnaître entre eux et fassent bien comprendre aux autres, ceux qu’ils voient en-dessous, qu’ils y sont bien et qu’ils vont y rester.

Tiens, je me souviens de cette usine dans le centre de la France, où les chefs, qui prétendaient d’ailleurs ne plus en être mais des guides, prônaient les bénéfices de la « liberté »… eh bien les gars en atelier désignaient les personnes administratives et autres cadres du sobriquet « les bureaux »… on voit l’image.

Surtout celle de l’imagination débordante et l’agilité intellectuelle dudit objet posé, là. Bref, on nomme l’autre parce qu’on veut qu’il reste à sa place mais ça c’est une autre histoire.

On voit aussi ce geste que le col blanc méprisant peut parfois adopter, en époussetant son col d’un geste qui te dit « casse toi tu pues et marche à l’ombre » comme dirait le copain Renaud.

Seulement voilà, ces cols blancs, du moins les cadres, ont progressivement vu leurs petits privilèges s’éroder au fil du temps. Ils ont notamment vu leur autonomie se réduire progressivement à peau de chagrin au point qu’ils ressentent ce mal-être qui va avec.

Des cols blancs au pouvoir réduit, conduisant à ce qu’ils ne sachent plus trop si leur col n’était pas en train de changer de couleur… du blanc immaculé au presque bleu, comme ceux qu’ils avaient à l’âme.

Voilà pourquoi nous avions parlé de « cols rayés » il y a des années. Cadres n’encadrant plus, chefs à plume ne décidant plus, cela fait longtemps que bon nombre d’entre eux ne savait plus sur quel pied danser…

Pourtant on sait à quel point les stéréotypes, et les mépris de classe qui en résultent souvent, ont la vie dure. Les métiers manuels n’avaient pas toujours bonne cote. On t’y envoyait à l’école quand tu ne passais pas la 3ème.

On ne parle pas de l’erreur d’une stupidité crasse de ce type de représentation. Au fond, elle n’est que le fait de ceux qui n’ont pas la moindre idée de ce qu’est le Travail et encore moins celle de la noblesse d’un métier.

Les préjugés et la médiocrité qui en découlent sont en effet tenaces… Mais les faits aussi, et la réalité des affaires avec son corollaire de quête de productivité sous l’impulsion de la technologie également.

« Vla t’y pas » que l’intelligence artificielle nous annonce de nouveaux grands chambardements. Et « paf le chien », on sent bien que les emplois de bureau vont prendre un coup sur la truffe.

L’IA va détruire des emplois… On y croit ou pas tant on sait ce que les eldorados peuvent charrier de prédictions qui ne se réalisent pas ou, du moins, rarement comme on l’avait annoncé et encore moins avec l’ampleur qu’on avait agitée comme spectre pour faire peur et vendre.

Mais quand même. Dire qu’une démocratisation massive de l’intelligence artificielle va avoir des conséquences sur les emplois, les métiers et la manière de les exercer ne semble pas constituer une grande prise de risque.

C’est là où nous en revenons à notre histoire de cols blancs et bleus en nous demandant qui va voir rouge.

Loin de nous d’adhérer à ce discours que certains tiennent sur le registre « le diplôme ne sert plus à rien », « ne faîtes pas d’études, c’est fini », « tout est dans l’IA, on n’a plus besoin de toi ». Bullshit.

En revanche, entre les métiers strictement administratifs, ceux qui demandent à jouer du logiciel à longueur de journée et les métiers de terrain qu’aucune IA ne remplacera mais aidera, de l’électricien à l’infirmière en passant par le plombier… Qui a le plus à craindre pour son devenir ?

C’est sûr que les pousse-crayons ont dû être bouleversés par l’apparition de la machine à écrire, comme les brasseurs de vent, à défaut de bière sauf peut-être celle dans laquelle on les a enterrés, l’ont été par la machine à vapeur.

Que l’intelligence artificielle à l’avenir vienne bouleverser les emplois, et surtout la manière de les exercer, est donc fortement probable. Mais au fond, que cela soit vrai ou pas, que la prophétie se réalise ou pas, les inquiétudes d’aujourd’hui sont réelles.

Les vocations risquent bien de changer, notamment chez les plus jeunes, qui par définition ne peuvent se faire qu’une idée abstraite de ce qu’est réellement un métier. Nourris de ces peurs, ils risquent bien de revenir à du palpable, à du concret.

Certains cèderont à l’utopie facile, en s’imaginant influenceur qui mobilise les foules et brasse l’argent à la pelle, mais d’autres seront plus réalistes. La cigale et la fourmi on connaît.

Or, ce réalisme-là pourrait bien leur donner envie d’embrasser un métier qui reste en prise avec le réel. Le bleu du col sera alors celui d’un ciel dégagé.

Cela tombe peut-être d’autant mieux, qu’en étant attentif et y prenant même goût, ils découvriront un sens qu’ils disent appeler de leurs vœux. Qu’il s’agisse de planter un arbre, de travailler la terre, de soigner, d’apporter la lumière ou du chauffage, de monter un mur, c’est aussi noble.

Peut-être l’IA aura-t-elle donc pour conséquence, va savoir, par les peurs qu’elle remue, de redonner leurs lettres de noblesses à des métiers affublés d’une mauvaise image à tort.

Peut-être parce qu’on ne comprend pas tout simplement qu’il vaut mieux se salir les mains plutôt que l’âme.

En résumé, les peurs que la généralisation de l’IA peut susciter quant au devenir d’emplois administratifs pourraient créer des vocations pour des métiers concrets qu’elle ne remplacera pas et qui retrouveront alors toutes les lettres de noblesse qu’ils ont toujours mérité.

J’ai bon chef ?

Oui tu as bon mais on ne va pas en faire toute une histoire.